jeudi 2 mars 2017

placement en FA ; filiation, affiliation et attachement

Introduction
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Le placement en famille d’accueil pose de nombreuses questions touchant aux repères familiaux de l’enfant placé. Qu’elles soient récentes ou anciennes, continues ou émaillées de retours dans la famille d’origine, qu’elles concernent des enfants jeunes ou plus âgés, les situations de placement recouvrent une même réalité : des enfants qui vivent dans une autre famille que la leur. En effet, même si son avis peut être considéré lors des audiences, l’enfant placé est le plus souvent « objet » de décisions judiciaires, il ne choisit pas de vivre dans une autre famille que la sienne. Il s’agit d’un enfant en souffrance et/ou en danger qui sera confié à une famille choisie et rémunérée par l’Etat. Ce dernier, par le biais de l’Aide Sociale à l’Enfance, met en œuvre généralement tout le possible pour que les liens avec la famille d’origine soient maintenus.
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A l’occasion d’observations menées au sein de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), la rencontre avec des enfants placés a montré la complexité des questionnements, des attentes et des repères des enfants concernant la notion de « famille ». Quelle peut être la signification de ce mot pour l’enfant placé ? Entre ses parents biologiques, qu’il peut parfois ne pas connaître, et sa famille d’accueil, à quelle famille a-t-il le sentiment d’appartenir ? Ces questions posent indirectement celle du lien, entre l’enfant et ses parents biologiques, mais aussi entre l’enfant et son assistante maternelle et, plus globalement, les membres de sa famille d’accueil.
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Contrairement aux liens de filiation que l’enfant ne choisit pas, les liens d’affiliation sont le reflet d’un processus actif de la part de l’enfant. Ribes (1986) observe que le sentiment d’affiliation familiale et le fait de reconnaître ses géniteurs comme ses parents se construit dès le plus jeune âge, laissant croire que ce sentiment pourrait être quasiment inné. Toutefois, l’auteur précise que ce processus se fait sur une durée et que toute séparation pourrait le perturber ou changer son cours. Il apparaît alors concevable que des enfants placés très jeunes, et ayant vécu plus de temps dans leur famille d’accueil qu’avec leur mère biologique, puissent s’affilier à leur famille d’accueil et considérer leur assistante maternelle comme leur mère. Ainsi, existerait-il une période sensible pour la construction du sentiment d’affiliation ? La présente étude, étayée par deux illustrations cliniques, explore l’influence de l’âge de l’enfant lors du placement sur son sentiment d’affiliation.

Le placement en famille d’accueil

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L’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) est « une action sociale en faveur de l’enfance et des familles » (Lhuillier, 2002, p. 17). Elle a pour buts principaux de mener des actions de prévention en faveur des enfants en difficulté et de leur famille, de les soutenir et de protéger les mineurs en danger. L’ASE dispose de plusieurs moyens pour aider les enfants et leur famille dont l’équilibre est bouleversé. Certains d’entre eux permettent à l’enfant de rester dans son milieu d’origine, d’autres imposent le retrait de l’enfant et son placement dans une institution ou dans une famille d’accueil. David (1989, p. 4) définit le placement familial comme étant « l’accueil permanent d’un enfant, de jour et de nuit, pour quelque durée que ce soit, par une famille rémunérée pour cela qui, pendant toute la durée du placement, assure l’ensemble des soins et l’éducation de l’enfant, sans que celui-ci lui appartienne pour autant ».
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Remarquons que la notion d’appartenance est d’emblée posée et complexe. Le placement de l’enfant intervient lorsque la famille de celui-ci n’est plus capable de lui apporter la sécurité et les soins adaptés, que cela soit pour un court moment ou à plus long terme. Les motifs de ces placements sont le plus souvent la maltraitance physique, sexuelle ou psychologique, situations où, selon Rouyer (1996), l’enfant n’est pas respecté en tant que sujet et individu.
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Cette étude concerne des enfants placés en famille d’accueil, famille au sein de laquelle ils seront accueillis, en particulier, par une femme à qui a été attribué le rôle d’assistante maternelle. Les assistantes maternelles sont employées et rémunérées par le département pour accueillir les enfants pris en charge par l’ASE, après un agrément. Globalement, elles doivent satisfaire trois conditions pour obtenir leur agrément. Elles doivent garantir des conditions d’accueil favorisant le bon développement des mineurs, passer un examen médical et disposer d’un logement en bon état. S’il s’agit du renouvellement de l’agrément, elles doivent de plus avoir suivi une formation (120 heures sur trois ans) (Lhuillier, 2002). Ainsi se définit légalement le rôle de l’assistante maternelle. Mais qu’en est-il sur d’autres plans ? Qu’en est-il au quotidien, dans l’organisation de la famille, sur le plan psychique ou symbolique ?
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Accueillir chez soi un enfant qui n’est pas le sien et dont le statut demeure souvent flou est loin d’être une expérience banale. Aussi, le fait d’avoir comme métier celui d’être une « assistante de la mère » ou une « mère professionnelle » soulève de nombreuses questions touchant aux motivations de ces femmes et aux relations qu’elles entretiennent avec les enfants accueillis et leurs parents d’origine (Gauget, 2001). Comme l’observe Neyrand (2005), le statut actuel ambigu de l’assistante maternelle semble être un effet pervers de l’application du rapport Dupont-Fauville de 1972, Pour la réforme de l’aide sociale : « On passe ainsi globalement de la dépréciation de la famille d’origine et de la survalorisation de la famille d’accueil à la requalification de la famille d’origine et à la professionnalisation de l’assistante maternelle, tout en maintenant l’exclusivité de la bifiliation, c’est-à-dire en continuant à n’autoriser la référence qu’à deux parents (…) la législation la désigne comme auxiliaire de la “ véritable ” mère, biologique et sociale. Elle reconnaît ainsi l’importance de la problématique psychique de l’origine, tout en plaçant la professionnelle ainsi définie au centre d’une injonction contradictoire : aimer l’enfant comme une mère en se pensant comme une professionnelle. »
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Enfin, le placement suppose également que non seulement l’assistante maternelle soit concernée, mais aussi l’ensemble de sa famille (père et fratrie), dont le statut est presque toujours dénié (Neyrand, 2005). Dans la présente réflexion, toutefois, nous nous intéresserons plutôt à la famille d’accueil qu’à l’assistante maternelle ou aux membres de sa famille, dans la mesure où nous envisageons les relations de l’enfant avec ses deux « familles » : famille biologique et famille d’accueil.

Liens de Famille, Liens de Filiation

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Définir la famille est aujourd’hui une tâche peu commode. En effet, la notion de famille est devenue amplement plus complexe ces dernières années au vu des transformations importantes dans la structure familiale et des rôles parentaux, de l’augmentation des parentalités dites « atypiques » (familles monoparentales, élargies ou recomposées ; homoparentalité) et des multiples points de vue à partir desquels on peut l’appréhender.
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Ainsi, selon Décoret (1998), dans une perspective biologique et génétique, une famille est constituée par un homme et une femme conjoints et leur descendance. La famille est parfois aussi définie simplement comme un ensemble d’adultes et d’enfants vivant sous un même toit. Sur le plan affectif, une famille peut comprendre un couple d’adultes et des enfants qu’ils aiment et élèvent. Du point de vue économique, une famille constitue une unité de production et de consommation. Enfin, juridiquement, la famille regroupe des parents et des enfants autour d’obligations et des droits. Ces différents critères ne peuvent s’appliquer à tous les types de famille, et sans doute moins dans le cas des familles d’enfants placés. L’enfant ne vit plus sous le même toit que ses parents, ceux-ci ne l’élèvent plus au quotidien, et c’est un tribunal qui instaure de nouveaux droits et obligations entre parents et enfants. Parfois seul l’aspect affectif subsiste. Nous ne pouvons pas cependant affirmer qu’il ne s’agit plus de la famille de l’enfant ou que la famille d’accueil devient automatiquement sa famille.
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Il est intéressant de remarquer que ces dimensions correspondent de près à celles qui définissent la filiation. En effet, bien plus qu’établir un rapport de descendance, la filiation est à la base même de la formation de la famille. Soulé (1994) définit trois axes de filiation : biologique, narcissique et juridique. Le premier axe désigne le lien entre l’enfant et ceux qui l’ont engendré et lui ont transmis leur patrimoine génétique. La filiation narcissique ou « affective » serait celle qui naît du désir des parents d’établir des échanges affectifs avec leurs enfants qu’ils investissent comme tels dans les relations et soins au quotidien. Enfin, la filiation serait juridique ou instituée au regard du cadre législatif qui pose les liens de parenté, établit la transmission du nom et confère l’autorité parentale avec ses droits et ses devoirs.
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L’élaboration de la filiation de l’enfant placé n’est pas aisée. Elle est souvent incertaine, fragile, voire incohérente. Il existe une dissociation entre les parents biologiques, juridiques et affectifs (Théry, 1998). Pour l’enfant placé, seule la filiation biologique semble être incontestable, les parents biologiques sont bien ceux qui l’ont mis au monde. La filiation juridique, par contre, n’est pas clairement définie chez les enfants placés car, d’une part, les parents biologiques gardent l’autorité parentale mais de l’autre, la loi juge qu’ils ne sont pas de bons parents et confie leur enfant à d’autres parents. Il en résulte que le statut parental des parents biologiques fait « à la fois l’objet d’une reconnaissance officielle et d’une dénégation » (Biarnès, Boucher et Mesnier, 1999, p. 82). Pour ce qui concerne la filiation narcissique, devant l’incapacité des parents, le quotidien éducatif et relationnel sera donné par la famille suppléante, mais les parents biologiques peuvent conserver le versant affectif de cette filiation. En effet, les possibilités d’investissement affectif mutuel par l’enfant, les parents biologiques et la famille d’accueil dépendent largement des particularités entourant le placement : son motif, sa durée, l’âge de l’enfant, la fréquence des visites des parents, et surtout la qualité des échanges relationnels et affectifs établis avec la famille d’accueil et de ceux maintenus ou non avec les parents biologiques. Ainsi, contrairement aux axes biologiques et juridiques, le lien de filiation narcissique dépend aussi des mouvements affectifs de l’enfant (Berger, 1997). Il peut désinvestir ses parents s’il estime qu’ils ne l’aiment pas assez ou qu’ils l’ont trop fait souffrir et s’attacher à la personne qui prend soin de lui, ou il peut considérer l’aide éducative de la mère suppléante sans qu’il ne se crée un lien affectif très fort avec elle.

Au-delà de la filiation : l’affiliation

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A la suite de ces idées, de nombreux auteurs soulignent de plus en plus les aspects symboliques comme fondateurs de la famille et de la filiation. Décoret (1998) propose qu’une famille est formée de personnes qui se considèrent comme faisant partie de la même famille. Dans le même ordre d’idées, pour Luneau et Rambaud (1997) la famille est un réseau, un tissu relationnel où l’appartenance résulte d’un acte symbolique liant les enfants et les parents entre eux. Cette appartenance imposerait une solidarité au sein du groupe familial au profit d’une identité groupale (Rousseaux et Ballas, 2000).
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Faire partie d’une famille ne dépendrait donc plus d’une réalité biologique ou quotidienne, mais plutôt d’une réalité symbolique du sujet que nous appellerons le sentiment d’appartenance, ce qui n’exclut pas le sentiment d’appartenir à la fois à plusieurs familles. En effet, comment se situer entre deux familles ? Cette question est omniprésente et paraît insoluble dans le placement familial : l’enfant « appartient » à des parents qui ne peuvent pas s’occuper de lui mais qui ne l’abandonnent pas non plus. En même temps, l’enfant ne peut pas appartenir à la famille d’accueil (David, 1989). L’enfant placé se trouve aux carrefours de ces notions, entre ses parents biologiques, sa famille d’accueil et le statut que la loi lui attribue. C’est là qu’intervient l’affiliation, le fait de se reconnaître comme appartenant à une lignée, à une famille. L’affiliation est aussi le processus par lequel l’enfant reconnaît ses parents en tant que tels. De Caevel, Kerihuel et Balannec (1997) observent que « le sentiment d’appartenance se place à la jonction entre le réel des chromosomes et symbolique du nom » (p. 94). Dans ce processus, l’enfant n’est plus passif, héritier d’une filiation, mais actif, jouant sur le plan psychique une opération imaginaire et affective nécessaire à son équilibre. Nous pouvons remarquer que cette opération, impliquant donc un mouvement affectif, se rapproche de celle réalisée par l’enfant lorsque l’on considère l’axe narcissique de la filiation.
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Peille (1997) souligne que l’appartenance s’établit à partir de la mutualité des rapports entre les membres de la famille et de la conscience que l’enfant acquiert progressivement que « les » parents sont « ses » parents. Ainsi, « le sentiment d’appartenance germine mieux dans l’histoire quotidienne que dans l’hérédité biologique » (Cyrulnik, cité par Ben Soussan, 2001, p. 35). Villerbu (1997) remarque que la famille d’accueil pourrait être un lieu où l’enfant pourrait se poser et penser ses origines. Contrairement à l’enfant vivant dans sa famille d’origine, l’enfant placé est confronté à la fois à ses parents biologiques reconnus défaillants et à des « parents » de substitution « experts ». Toutefois, si l’enfant placé est confronté à un choix affiliatif, les décisions de justice altèrent sa liberté de choix. En effet, des auteurs observent que « ce statut ne laisse pas de place à l’enfant (…) sa vie ne lui appartient pas (…) elle appartient à des décideurs qui jugent de ce qui est bien pour lui » (Aussenberg, 1996, p. 18), ou encore que « de tous les opprimés doués de parole, les enfants sont les plus muets » (Rochefort, cité par Lani, 1984, p. 22).
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Différents scénarii illustrent la difficulté de l’enfant à se situer dans cette situation. Certains enfants placés peuvent idéaliser leurs parents absents comme l’on peut idéaliser un mort. Ces enfants estiment que leurs parents ne sont nullement responsables de ce qui leur arrive et toute parole des parents aura bien plus d’impact que celle de n’importe qui (Berger, 1997). L’idéalisation de leurs parents rendue possible par le déni de leurs défaillances fait que ces enfants souffrent beaucoup de la séparation. A son tour, le fait que cette séparation ne soit pas définitive ni irréversible confine l’enfant à une situation incertaine, un véritable flou familial et affectif. L’illusion tenace de retrouvailles rend difficile le désinvestissement des parents biologiques et entraîne presque une interdiction d’entrer dans une autre relation (Peille, 1997). « Aimer l’un c’est comme tuer l’autre » (Berger, 1997, p. 14), l’enfant se retrouve en proie à une ambivalence et à une culpabilité déchirante (Lani, 1984). Lorsque la situation précédant le placement, la fréquence et la tenue des visites ne reflètent aucun intérêt des parents pour l’enfant, il est concevable que l’enfant veuille se dégager de ces imagos parentales défaillantes. Certains auteurs admettent alors que l’enfant doit pouvoir accepter le fait que ces parents l’ont rejeté et « l’acceptation de cette réalité lui permettrait de les rejeter à son tour et de se libérer pour pouvoir accepter d’autres parents plus aimants » (Rentuik, cité par Lani, 1984, p. 193). Toutefois, cette optique est très peu considérée car il régnerait actuellement ce que Berger (1997) nomme «l’idéologie du biologique », une autre conséquence du rapport Dupont-Fauville déjà évoqué. Cette idéologie défend que le maintien du lien physique réel entre l’enfant et ses parents serait une valeur sûre et intouchable, presque « sacrée ». Les intervenants sociaux et judiciaires prendraient en compte davantage la douleur des parents et l’idée de l’importance du lien enfant-parents biologiques plutôt que l’intérêt de l’enfant (Bass et Pellé, 2002). Or, rappelons qu’il n’y a pas de lien en soi, puisque « ce sont les expériences mutuelles quotidiennes, les échanges, les conflits et les ambivalences qui feront le creuset de ce sentiment d’appartenance et non la filiation biologique » (Peille, 1997, p. 16).
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Ainsi, Pellé (2002) remarque que « l’enfant placé restera celui de l’entre-deux » (p. 67). Il n’est pas alors surprenant d’observer que cette situation est en miroir avec la double contrainte imposée à la famille d’accueil. La loi lui demande d’accueillir un enfant au quotidien, de s’occuper de lui, de lui prodiguer de l’affection pour qu’il puisse se sentir à l’aise et développer son affectivité mais lui ordonne de « ne pas trop s’y attacher ». Comment ne pas penser ici à une injonction paradoxale, une double contrainte, qui incite les protagonistes à faire tout et son contraire ? (Cébula, et al., 2000). Pourtant, le besoin d’affiliation, de se sentir attaché et d’y appartenir, serait un des piliers sur lesquels se construit le psychisme de l’enfant et se fonde son identité. Cyrulnik (1989) observe que l’absence d’affiliation aurait des conséquences très néfastes pour la construction identitaire de l’enfant puisque « l’enfant de personne c’est presque personne » (p. 272). Pour Cyrulnik, l’identification serait rétrospective, « on sait qui l’on est en regardant d’où l’on vient » (p. 275). De plus, le sentiment d’appartenance procurerait un apaisement, un sentiment de sécurité : « Je sais d’où je suis, de qui je suis » (p. 278). Enfin, le besoin d’affiliation serait d’autant plus fort chez l’enfant sans famille : « Rien ne renforce plus le désir de famille que le manque de famille, le désir de lien que l’absence de lien » (p. 300). A ce sujet, Biarnès, Boucher et Mesnier (1999, p. 16) évoquent la notion de génogramme imaginaire, opération mentale de reconstruction de l’appartenance familiale : « la filiation pour un enfant, ce n’est pas savoir qui est son père, qui est sa mère, ses grands-parents, etc., mais c’est surtout avoir les moyens de reconstruire, même fantasmatiquement, le lien qui le situe dans son passé familial ».
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Abraham Maslow, en 1956 (cité par Savourey-Alezra, 2002), a tenté de déterminer quels étaient les besoins essentiels à l’être humain, par ordre d’importance et d’apparition dans la vie, pour les faire figurer dans une pyramide. Les besoins physiologiques en constituent la base. Ils doivent obligatoirement être satisfaits pour permettre la survie de l’individu. En deuxième position figure le besoin de sécurité, c’est-à-dire de se sentir à l’abri des dangers, des menaces et des privations, tant morales que matérielles. Notons au passage que ce besoin n’est plus assuré dans les cas de maltraitance, où l’enfant ne peut pas compter sur un cadre protecteur. Ensuite viennent précisément les besoins sociaux d’appartenance, dont le lieu privilégié serait la famille. Le sentiment d’appartenir à sa famille devrait permettre à l’enfant d’explorer d’autres environnements et de s’y intégrer. D’autres lieux étaient également envisageables pour développer ce sentiment, et il citait l’école et le groupe de pairs. Dès lors, pourquoi ne pas envisager la famille d’accueil comme un autre lieu privilégié pour construire ce sentiment d’appartenance à un groupe ? La famille d’accueil deviendrait un espace affectivement chargé dans lequel l’enfant pourrait se développer en satisfaisant ses besoins fondamentaux, notamment celui d’appartenance.
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Chapon-Crouzet (2005a), partant de la notion de « suppléance familiale » (Durning, 1985), montre que celle-ci peut se faire à des degrés variés et en fonction de la situation de chaque enfant : elle serait substitutive lorsqu’elle caractérise une substitution de la famille d’origine par la famille d’accueil lors d’un placement de longue durée ; partagée si elle se présente comme une double affiliation, qui se construit en fonction du présent en tenant compte du passé ; investie lorsqu’elle s’oriente vers un soutien à la parentalité d’origine et une intervention ponctuelle de la famille d’accueil ; et enfin incertaine dans une situation de placement en attente et d’un enfant isolé affectivement. Dans cette diversité, l’auteur plaide pour la pluralité possible des investissements affectifs entre la famille d’accueil et l’enfant placé.

Affiliation et attachement

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Ces remarques évoquent également la question du lien affectif. En effet, pour comprendre ce qui se joue lors des séparations, il convient de s’intéresser au lien qui attache l’enfant à la figure maternelle, tel qu’il a été étudié par Bowlby (1978). Soulignons d’emblée que, pour cet auteur, la « figure maternelle » n’est pas nécessairement la mère biologique mais la personne qui donne les soins maternels à l’enfant et à laquelle il s’attache. Cette personne serait donc plutôt une « figure d’attachement ». Par ailleurs, la théorie de l’attachement montre bien que le lien à l’autre est un besoin primaire, indépendant de la satisfaction d’un besoin physiologique et ne résultant pas d’un apprentissage ni d’un étayage (Zazzo, 1991). Ainsi, le besoin de s’attacher serait tout aussi primaire et fondamental que celui d’assouvir sa faim.
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Bowlby (1978) a montré que l’attachement se développe dès la naissance, mais la personne à laquelle le bébé s’attacherait ne serait donc pas obligatoirement la mère biologique. L’attachement à une personne donnée serait plutôt déterminé par les interactions entre adulte et enfant (Décoret, 1998). Les expériences quotidiennes, les échanges, les interactions répétées et même les conflits seraient déterminants pour faire naître l’attachement tout comme l’affiliation, bien plus que la filiation biologique. Cette relation dans la continuité permettrait à l’appartenance réciproque et à l’attachement de se construire. L’adoption en serait le meilleur exemple : ce n’est pas la filiation biologique qui prime, mais bien la filiation narcissique qui engendre à la fois l’attachement et le sentiment d’appartenance à une famille (Peille, 1997).
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Bowlby (1978) décrit le processus de formation du lien d’attachement en l’échelonnant autour des premières années de vie de l’enfant. Dès quatre mois, l’enfant répond différemment à sa mère par rapport aux autres membres de la famille. A partir de 18 semaines, l’enfant dirige préférentiellement son regard vers les yeux de sa mère et s’oriente vers elle lorsqu’il est tenu par quelqu’un d’autre. Vers huit mois, l’enfant va s’enfuir vers sa mère plutôt que vers toute autre personne en cas de stimulus alarmant. Bien d’autres comportements qui témoignent du lien progressif de l’enfant à sa figure d’attachement sont repérables et décrits par Bowlby.
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Si l’attachement se construit principalement au cours de la première année de vie, il se développe et se complexifie pendant la seconde et la troisième années de l’enfant, notamment grâce à « l’accroissement de l’éventail perceptuel de l’enfant et de sa capacité à comprendre les événements du monde qui l’entoure » (Bowlby, 1978, p. 279). Un changement se produit à la fin de la troisième année, les enfants acceptant bien mieux l’absence temporaire de leur mère. Ce changement pourrait donner à penser qu’à cet âge, un certain seuil de maturation est atteint.
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Bowlby a également observé que certains enfants mettaient plus de temps à s’attacher que d’autres. Par exemple, le comportement d’attachement dirigé différentiellement, qui apparaît généralement autour de 9 mois, pourrait se manifester chez certains durant la seconde année. Les enfants ayant reçu peu de stimulation sociale provenant de la personne qui les garde seraient les plus touchés par ce retard à s’attacher. Les mères de ces enfants leur pourvoiraient des soins en moins grande quantité, surtout au niveau des interactions sociales. Ces interactions seraient plus importantes pour le développement de l’attachement que les simples soins de routine.
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Ces références à Bowlby nous amènent à notre choix des trois premières années de l’enfant comme limite d’âge fixée dans ce travail. Si cette période semble capitale pour le développement de l’attachement, le serait-elle également pour le sentiment d’affiliation ? Qu’en serait-il pour les enfants dont les interactions précoces ont pu être perturbées comme dans le cas d’enfants placés ?
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Ainsi, dans cet article, nous explorons la notion selon laquelle le sentiment d’affiliation ou d’appartenance familiale serait un élément fondateur du sentiment de sécurité et de l’identité de l’enfant qui évoluerait en parallèle avec les relations d’attachement. Partant du principe que les trois premières années de l’enfant sont constitutives de ces relations d’objet privilégiées tout comme du sentiment d’affiliation, un enfant placé en famille d’accueil précocement, avant l’âge de trois ans, aurait tendance à s’affilier à sa famille d’accueil plutôt qu’à sa famille biologique. A l’inverse, un enfant placé après la petite enfance aurait plutôt tendance à s’affilier à sa famille d’origine.

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  • "Après moi le bonheur" : pourquoi le placement des fratries "est une galère monumentale"

    "Après moi le bonheur" : pourquoi le placement des fratries "est une galère monumentale"

    FAMILLE - Le téléfilm "Après moi le bonheur", qui sera diffusé lundi soir sur TF1, raconte l'histoire vraie de Marie-Laure Picat, cette mère qui s'était battue avant que la maladie ne l'emporte en 2009 pour que ses quatre enfants soient placés tous ensemble dans une même famille d'accueil. Un véritable combat, car dans le cas des fratries, le placement de plusieurs mineurs soulève de nombreux problèmes.
    L'histoire avait ému la France entière. "Après moi le bonheur", le téléfilm qui sera diffusé lundi soir sur TF1, s'inspire de la vie de Marie-Laure Picat, mère de quatre enfants âgés de 2, 5, 8 et 11 ans. Atteinte d'un cancer en phase terminale, elle a mené un combat pour que la fratrie ne soit pas séparée et continue à vivre à Puiseaux, dans le Loiret. Cette mère, décédée en août 2009 alors qu'elle avait 37 ans, voulait que ses enfants puissent vivre "comme à la maison, garder leur école, le judo, leurs copains, leurs parrains et marraines".
    Les trois plus jeunes placés dans un établissement
    Elle avait tenu à choisir elle-même une famille d'accueil, avec l'accord du père, souvent absent. "Je ne voulais pas séparer mes enfants, je voulais qu'ils se retrouvent tous au sein d'une même famille", expliquait cette femme qui avait décidé de médiatiser son combat afin d'obtenir gain de cause. Les autorités avaient finalement accédé à cette demande exceptionnelle. Une famille d'accueil de Puiseaux avait ainsi obtenu une dérogation pour pouvoir prendre en charge les quatre enfants.
    Début 2011, ils étaient pourtant retirés de cette famille d'accueil . Le conseil général du Loiret expliquait alors que la décision avait été rendue nécessaire par des "évolutions dans le comportement et dans la manière d'être des enfants". Les trois plus jeunes avaient été placés dans un établissement spécialisé. La décision avait été prise "afin de leur permettre de s'épanouir dans le cadre d'une prise en charge personnalisée, tout en maintenant le lien de la fratrie". Selon Anne Berthod, la journaliste qui avait co-écrit le livre de Marie-Laure Picat dans lequel elle racontait son histoire, si les enfants ne sont pas restés dans cette famille, c'est "pour le mieux", explique-t-elle pour metronews. Depuis, plusieurs d'entre eux, dont la fille aînée, seraient retournés vivre chez leur père.

    Comme les enfants de Marie-Laure Picat, un peu plus de 140.000 mineurs ont été placés en 2013 , indique l'Observatoire national de l'enfance en danger (Oned), un chiffre en constante augmentation depuis dix ans. Sur décision administrative ou judiciaire, ils sont confiés au service de l'Aide sociale à l'enfance (Ase), à la charge des conseils généraux . Parmi ces enfants, plus de la moitié ont été confiés à des familles d'accueil et 38% dans des établissements spécialisés.
    D'un point de vue juridique, tout parent qui rencontre des difficultés pour élever son enfant, comme en cas de maladie ou d'hospitalisation, peut décider de le placer hors du domicile familial. La décision quant au lieu et au mode de placement doit être prise entre la famille et le service de l'Ase. Il est alors confié pour une durée d'un an renouvelable , les parents conservant cependant l'autorité parentale.
    "Les fratries sont éclatées"
    Dans le cas des fratries, la situation est plus complexe. Malgré une loi de 1996 qui énonce que les frères et sœurs ne doivent pas être séparés , la question de la séparation se pose continuellement aux professionnels. "C'est une galère monumentale, s'indigne pour metronews Gilles Aubert, avocat en droit de la famille aux barreaux de Paris et Lyon. Dans une solution idéale, la fratrie est placée dans un même foyer ou une même famille d'accueil. Mais cela ne concerne que 1% des cas. La plupart du temps, les fratries sont éclatées."
    Un phénomène qui s'explique en partie par la limite d'âge de certains foyers. "J'ai actuellement le cas de trois enfants, dont l'aîné va avoir 13 ans et qui ne peut rester dans le foyer où ils se trouvaient jusqu'alors, à cause de cette limitation d'âge, regrette Gilles Aubert. Ces trois enfants sont très liés les uns aux autres. Les deux plus jeunes, âgés de 7 et 8 ans, risquent de se sentir perdus sans leur aîné." Concernant les familles d'accueil, le problème se pose au niveau de l'agrément. La loi prévoit qu'elles peuvent accueillir jusqu'à six enfants avec dérogation, précise pour metronews une chargée de mission de l'Oned. "Encore faut-il que chacun des deux membres du couple soit agréé et que la maison soit assez grande." Si certains départements ont mis en place un service centralisé qui croise les demandes et les disponibilités , "il reste difficile d'avoir des places a priori disponibles, sans compter que certains frères et sœurs ne sont pas placés en même temps".
    "Des parcours chaotiques"
    Lors du placement, les enfants sont souvent dans un premier temps séparés. "Les fratries sont d'abord placées dans des foyers, où leur cas est étudié, explique pour metronews Gilles Meunier, responsable du développement des activités de SOS Villages d'enfants. Presque tous les enfants que nous accueillons ont connu un temps de séparation avec leurs frères et sœurs." En moyenne, ils restent sept ans dans les structures de l'association. "Nous sommes fréquemment contactés par des familles qui souhaitent que leurs enfants soient placés chez nous. Mais ce sont les services sociaux qui prennent cette décision", ajoute Gilles Meunier, qui a aussi été directeur de village. L'association, qui fêtera cette année ses 60 ans, possède 13 structures accueillant 679 enfants et jeunes majeurs. Mais ne peut répondre à toutes les demandes.
    Le parcours de ces enfants est loin d'être linéaire, souvent ballotés de familles d'accueil en foyers. Le Sénat pointait justement ces défaillances dans un rapport en 2014 . "Certains enfants confiés à l'Ase connaissent des parcours chaotiques, marqués par de nombreux changements de prise en charge. Il arrive en effet qu'un enfant soit confié à une nouvelle famille d'accueil, alors que ni lui, ni sa précédente famille d'accueil ne souhaitaient cette modification."
    "Les droits des enfants ne sont pas respectés"
    C'est pour cela que le Parlement a adopté le 1er mars dernier une proposition de loi de la sénatrice socialiste Michelle Meunier, visant à renforcer la protection de l'enfance. "L'idée de ce texte, c'est de développer un projet pour l'enfant au plus tôt et de sécuriser son parcours", explique l'élue de Loire-Atlantique pour metronews. Mais pour la sénatrice, la question des fratries est à étudier au cas par cas. "Il ne faut pas forcément maintenir le lien entre les frères et sœurs à tout prix, il y a des relations qui peuvent être nocives et toxiques."
    Pourtant, pour l'avocat Gilles Aubert, le texte est insuffisant. Il évoque le cas d'une maman, hospitalisée pour de graves soucis de santé. Durant son hospitalisation, elle tombe dans le coma. Pour ajouter au drame, son mari décède d'un cancer foudroyant. "Ses cinq enfants ont été placés. Mais de retour chez elle, alors qu'elle était en état de s'occuper d'eux, elle n'a pas pu les récupérer. Elle s'est battue pendant quatre ans, sans succès." Il dénonce de graves dysfonctionnements du système de la protection de l'enfance mais aussi judiciaire. "Ni les droits des enfants, ni les droits des parents ne sont respectés. Il ne faut pas croire que tous les mineurs sont placés parce qu'ils sont maltraités, la réalité est plus complexe. Il y a des accidents de la vie et le système pénalise ces familles, les broie et broie les enfants."

    doc lien social


    Protection de l’enfance • Alerte !

    Dans de nombreux départements, la chaîne de la protection de l’enfance, de l’accueil d’urgence au placement fami­lial, en passant par la prévention spécialisée, est grippée. Placements non suivis d’effet ou mesures d’AEMO non exécutées, mineurs isolés étrangers remis à la rue, restructuration du secteur sans concertation : les professionnels tirent la sonnette d’alarme.

    livre

    La professionnalisation des assistants familiaux

    Laurent Cambon


    éd. ESF, 2013, (157 – p.19,90 € ) | Commander ce livre
    Thème : Assistant familial
    Le métier d’assistant familial, qui constitue de loin le plus gros effectif du secteur de la protection de l’enfance, a connu un long processus de professionnalisation depuis la première loi son activité, en 1977, jusqu’à celle de 2005 qui a créé le Diplôme d’État d’Assistant Familial. Drôle de profession, en vérité, que celle qui n’est soumise à aucune durée légale du travail, qui ne bénéficie d’aucun repos compensateur et dont le droit aux congés payés est soumis à l’accord du service employeur. Laurent Cambon décline avec précision les contours paradoxaux de ce métier en tension permanente entre affection et distance, entre contrôle et secret de l’intimité, entre travail individuel et équipe pluridisciplinaire, entre permanence et séparation, entre vie privée et vie publique, entre don de soi et salariat.
    C’est qu’il n’est guère facile d’exercer une fonction parentale sans remplacer les parents, de voir son mode de fonctionnement familial exposé au regard extérieur, d’être critiqué tant pour son trop grand investissement que pour un manque de bienveillance. Certains travailleurs sociaux, qui ont pourtant rang de collègues, sont parfois vécus, par certaines familles d’accueil, comme surtout donneurs de leçons, mais pas vraiment dans le soutien. Certaines familles d’accueil sont perçues, par certains travailleurs sociaux, comme manquant de professionnalisme et surtout attirées par l’appât du gain. Quand on rajoute l’exigence, faite aux services de placement familial, de faire toujours mieux avec moins de moyens face à des populations en détresse de plus en plus grande, on mesure la complexité de l’exercice. L’auteur nous propose ici une analyse fine et pertinente du subtil équilibre à trouver entre la reconnaissance de la professionnalité et la prise en compte de la dimension personnelle immanente à l’exercice si particulier de ce métier.

    fevrier 2017

    vendredi 10 février 2017

    DVD

    Maltraitance : La souffrance et le silence + La preuve et le soin

    vendredi 3 février 2017

    l'histoire du placement de Jordy...

     L’ACCUEIL RELAIS : Une itinérance organisée »

    Et l’enfant, en parle-t-il ? Qu’en dit-il ? Comment le vit-il ?

    Intervention de Madame Emmanuelle HOUDART Psychologue, praticienne du placement familial au sein des accueils éducatifs du pays haut (AEPH)
    Je souhaite vous présenter aujourd'hui, une expérience de relais, qui est un véritable cheminement tant pour Jordy, dont je vais vous parler maintenant, que pour l'ensemble de l'équipe du placement familial des AEPH. Mais je laisse la parole à Jordy.
    « Bonjour, je m'appelle Jordy et j'ai 9 ans. J'ai un frère, Tobias, qui a 7 ans. Nous sommes frères quoiqu'il arrive ET il nous en est arrivé des histoires !

    Mon papa et ma maman se sont rencontrés peu de temps avant ma naissance. Maman avait 20 ans et papa guère plus. J'ai appris, y a pas longtemps, que maman aussi a été en famille d'accueil quand elle était petite fille, pendant plusieurs années. Papa était lui aussi en galère, il a passé son adolescence en foyer. Ils se sont rencontrés alors qu'ils étaient à peine majeurs.

    Moi je suis né un jour de l'hiver 2005 à Longwy et un an et demi après moi, Tobias est arrivé.

    J'ai peu de souvenir de chez moi ; juste celui d'un anniversaire où j'ai mangé un gâteau Bob l'éponge. Je suis parti quand j'avais quatre ans mais je ne parle jamais de ce jour-là.

    Si l'éducatrice du service parlait de moi, elle vous dirait que ma mère et mon père étaient très ancrés dans la toxicomanie et les petits vols. La psychologue rajouterait certainement que ma mère ne s'occupait pas de nous car elle ne savait pas comment être mère, que nous vivions dans un climat d'insécurité affective et matérielle, en présence de nombreux adultes qui divaguaient dans l'appartement dans un état second, que papa et maman nous confiaient à de parfaits inconnus.


    MOI tout ça je ne m'en souviens pas !  Que me reste-t-il de cette période-là ? PFFF(questionnement)

    Les médecins et pédiatres qui m'ont vu vous parleraient de carences alimentaires, j'ai perdu toutes mes dents, une vraie tortue, et jusqu'à il y a peu on ne savait même pas si de nouvelles repousseraient ! Mais heureusement, je peux à nouveau esquisser des sourires sans aucune honte ! ENFIN encore faudrait-il que j'en ai envie...




    La psychologue vous parlerait sans doute de la pauvreté de mes  premiers liens d'attachement aux figures parentales, dont les effets sont encore visibles aujourd'hui...MAIS moi MOI je sais pas de quoi elle parle LA PSY !!!

    DONC un jour de 2008, je suis parti de chez moi enfin on est parti de chez nous pour aller dans une  famille d'accueil de l'autre côté de Nancy pendant quelques jours MAIS MOI je ne me souviens pas de ce moment-là. Je parle de mon parcours comme je récite ma poésie à ma maitresse, sans émotion, sans animosité, (en baissant la voix) sans aucune trace de ce momentlà.

    Ensuite je suis allé en foyer près de Toul "PARCE QUE CA POUVAIT PAS DURER EN FAMILLE D'ACCUEIL on m'a dit." J'y suis resté un an puis je suis revenu dans un foyer près de Longwy toujours avec Tobias.

    Pourquoi j'ai changé trois fois de lieu d'accueil en si peu de temps "QU'EST-CE QUE J'EN SAIS MOI ??? on ne me dit jamais rien à moi!!!" (en rallant)

    Enfin une chose (en martelant) et une seule est sûre pour moi : "MON FRERE ET MOI C'EST TOUTE MA VIE. JE SUIS TOUT POUR LUI, IL N'EST RIEN SANS MOI" enfin je le croyais...

    En 2011, j'ai dû refaire mes valises, tout quitter et tout recommencer ailleurs... plus loin... encore une fois. Tobias et moi on est arrivés aux Accueils Educatifs du Pays Haut dans une maison d'enfant qu'on appelle La Farandole, on était avec huit autres enfants et des éducateurs. MOI CA ALLAIT mais heureusement que j'étais là pour Tobias: je jouais avec lui, je lui disais quand aller prendre la douche, comment plier sa serviette, je le défendais contre les autres.  En fait je lui disais tout ce qu'il avait à faire et je le reprenais quand il faisait des bêtises.  EH!!! J'avais huit ans, j'étais un grand quand même !!!!!!

    Il faut le dire mon frère est tout le temps dans la lune, CARREMENT à côté de la plaque, même que des fois il castagne les autres...alors...moi...j'le surveille. Je passe TOUT mon temps à ça et j'erre dans la maison jouant avec un enfant puis un autre ou encore un autre, Moi que ce soit avec Pierre Paul ou Jacques je m'en fou, du moment que ça m'occupe ça n'a aucune importance.

    Les éducateurs de La Farandole en réunion ils disent de moi que je suis bougon, râleur, un éternel insatisfait. La psychologue vous dirait qu'il faut mettre ça en lien avec la consommation de drogues de ma maman quand j'étais dans son ventre et la violence du sevrage que j'ai subi malgré moi à la naissance, que c'est dû au manque de relations maternelles nourricières, affectives suffisantes dans les premières années de ma vie.

    BLA...BLA...BLA en tout cas: rien de rien, il n'y a rien qui me remplit vraiment. "on est pas resté assez longtemps au parc" "Les jeux ils étaient nuls" alors que j'y ai joué pendant deux heures "Et j'ai pas eu autant de sauce que Zoé sur mes pates" "Et l'éduc, il fait toujours les devoirs avec les autres en premier"

    BREF ma vie est une éternelle complainte...

    Et maman et papa dans tout ça?



    Maman ...et ...papa? ALors...papa je l'ai vu des fois, puis rarement ...puis ...plus du tout depuis plusieurs années mais rassurez-vous CA ME FAIT ABSOLUMENT RIEN!!! Maman je la vois...Yais...pas souvent....Y a bien un calendrier des DV, comme ils disent, où il est écrit qu'on la voit une fois par mois en visite médiatisée mais ...on sait jamais si elle va venir ET je l'attends dans une salle d'attente comme chez le docteur ! MEME qu'une fois en novembre dernier, on l'a attendu 45 minutes et moi je suis resté à genou prostré derrière la porte en me balançant et je disais "ça sert à rien qu'on l'attende elle viendra pas" eh bien, vous savez quoi ? Elle est venue dix minutes avant la fin de la visite...mais on ne sait jamais quand on le reverra.

    Depuis juillet 2013, grand changement dans ma vie : j'ai quitté La Farandole pour aller vivre chez tata.  (en se plaignant) Et encore un nouveau lieu ! (exaspéré) La chef de service m'a expliqué  "LE PROJET DU SERVICE POUR TOBIAS ET MOI" et moi j'ai juste crié "et pourquoi je dois partir?"

    Avec mon frère on a visité la maison de Viviane, on a passé du temps, de temps en temps avec elle, "est-ce que ça me plaisait? PFFF !!!!!!!!!    (soupire) Bon on a fini par y aller s'installer chez Tata Viviane et La Farandole, les éducateurs, aujourd'hui j'en parle même plus.

    Comment ça se passe chez tata ? Eh ben COPIER/COLLER avec La Farandole.  (plainte) C'est pas de ma faute! C'est Tobias il faut toujours le surveiller: "Mets ta veste avant de sortir" "touche pas aux boutons du micro-onde" "prends pas la fourchette-là c'est l'autre" Heureusement que je suis là pour le surveiller MAIS QUE dis-je pour les surveiller : "tata t'as bien fermé le portail? " "tata t'as éteint la lumière?" "Tata tu vas pas te coucher encore, il est tard ?" Moi j'comprends pas tata elle me dit de me mêler de mes affaires mais Tobias et elle ILS SONT MES AFFAIRES!!!!!

    Et des fois j'vois Tobias avec tata, je les regarde de loin et il rigole avec elle, il lui fait des bisous et moi dans ces moments-là, c'est plus fort que moi, j'arrive pas à me joindre à eux et ça m'agaaaace que Tobias soit si bien avec elle et qu'il soit pas avec moi ! Vous vous rappelez "MON FRERE ET MOI C'EST TOUTE MA VIE" "JE SUIS TOUT POUR LUI IL N'EST RIEN SANS MOI" ...Alors...ben, j'le provoque, j'le pousse à faire des bêtises, à dire des méchancetés à tata comme ça il explose et tata l'envoie dans sa chambre...et moi ben maintenant que j'ai tout cassé, je sais quand même pas quoi faire avec cette tata. Avec elle je fais du coloriage, de la peinture, de la cuisine, des perles a chauffer, de la pâte à sel, du macramé, des balades, du vélo, de la trottinette, C'EST TROP NUL on fait jamais rien chez tata...et je grogne...je grogne !

    En plus quand j'asticote mon frère ou que je fais une bêtise, des fois je me fais caler par Viviane, alors je mens,  j'hurle au scandale "C'est pas moi arrête de dire ça !!"

    La psychologue vous dirait que tout ça n'est que le reflet de mes angoisses d'abandon, de mes troubles de l'attachement. Elle vous dirait combien il est vital pour moi de garder le contrôle de



    mon environnement, de maitriser mes émotions, mes ressentis et qu'au final la relation que j'entretiens avec Tobias est toxique.

    MAIS moi j'sais pas pourquoi je fais tout ça, je suis comme ça un point c'est tout! Mon frère est toute ma vie, je suis tout pour lui il n'est rien sans moi, je vous le dis. Mais n'essayez pas d'avoir une discussion avec moi à ce sujet ou sur n'importe quel sujet qui me concerne sinon je hurle, je crie, je boude, je pleure et je me calmerai quand je le décide. L'éducatrice du service et ma tata sentent bien qu'il y a une grande souffrance en moi mais je ne peux rien leur dire ; il faudrait déjà que je leur fasse confiance, que j'accepte de lâcher prise, que j'admette que tout cela me fait du mal mais ça, c'est pas pour demain...J'ai trop à perdre et je n'imagine même pas ce que je pourrais y gagner. Comment faire confiance à un adulte ? et pourquoi ?

    Depuis septembre 2013, le service de placement familial commence à mettre en place des accueils relais. AH, QUELLE IDEE CA ENCORE !!! Alors, écoutez ça: soit disant qu'avec toutes les ruptures brutales que j'ai vécues dans ma vie ils vont faire un travail avec moi pour que j'apprenne à me séparer de quelqu'un de façon préparée et accompagnée, que je passe un week end ailleurs et que je puisse retrouver la même relation avec ma tata au retour afin de reprendre confiance dans une relation affective permanente.

    OUAIS eh ben quand Viviane elle m'a annoncé que j'irais chez sa collègue Mégane samedi et dimanche avec Tobias, je lui ai dit "ça y est tu te débarrasses de nous". Elle m'avait tout expliqué 15 jours avant : que c'était pas une punition, qu'elle avait besoin de repos, que toutes les assistantes familiales du service font ça et que l'on reviendrait à la maison après. Sur le coup, j'ai rien répondu. On a été visiter la maison de Mégane (vendeur) "ouais elle est jolie cette maison avec tout le confort: salle de bains, WC, chambre privée, Télé, lecteur DVD, console. TOP COOL!!!!" (Excédé) MAIS deux jours avant le week end relais, quand tata est revenue avec son idée de nous envoyer chez Mégane, ça a été plus fort que moi j'ai jeté à la tête de tata "TU NE SAIS PAS EDUQUER LES ENFANTS, je vais porter plainte contre toi, vous nous mettez dans une autre famille d'accueil parce que vous ne voulez plus vous occuper de nous, vous voulez vous débarrasser de nous..."

    J'ai beaucoup pleuré et boudé puis la veille du week end relais avec tata, Tobias et moi,  on a fait une petite valise en choisissant nos vêtements calmement et quand on est arrivé chez Mégane on s'est installé...tout simplement...sans larmes...sans cri...dans une ambiance détendue. NORMAL on connaissait déjà la maison ! Tata nous a fait un dernier bisou la porte s'est refermée et....(suspens) AH ILS N'ONT PAS ETE DECUS au PF avec leur projet d'accueil relais...j'ai passé mon temps à surveiller mon frère et à le commander  COMME CHEZ TATA. Mégane m'a disputé COMME TATA parce que soit disant j'étais agressif et virulent avec Tobias, mais il fallait bien que quelqu'un veille sur Tobias. SURTOUT que lui il a passé un sacré bout de temps à la fenêtre à guetter le retour de Viviane alors je lui ai fait remarquer sèchement : "Ouais tu t'en fou t'es pas à la rue quand même..."

    Quand tata est revenue nous chercher, Tobias semblait soulagé mais moi je n'ai rien dit, j'ai dit au revoir à Mégane et je suis reparti chez tata "REPRENDRE MA RELATION PERMANENTE APRES UNE RUPTURE" comme ils diraient.




    Avec le week end qu'on avait passé, le service de placement familial a eu de NOMBREUSES observations, a pu faire de multiples hypothèses et a pris, pour la première fois de notre vie, la décision de nous séparer Tobias et moi.  ...C'est comme si je l'avais senti quand l'éducatrice du PF me l'a annoncé je l'ai coupé en hurlant "non pas séparés" mais ils n'ont pas calé. Elle m'a dit que c'était la chef du service et elle qui prenaient les décisions et pas tata et que je retournerais chez Mégane sans mon frère en week end relais. J'ai rien eu envie de dire, je me suis recroquevillé sur mon siège j'ai baissé la tête et je me suis enfermé dans mon mutisme et ma colère.

    Lors du week end suivant chez Mégane, je me suis retrouvé avec Pedro, 12 ans, un autre enfant d'une autre famille d'accueil, lui aussi en relais. On se connaissait un peu mais sans plus. Il est génial Pedro, il n'a jamais rien envie de faire, il râle tout le temps, la seule chose qui l'intéresse c'est la console de jeux ! Il est comme moi alors on a passé le temps à se remonter l'un l'autre contre Mégane. Ah, elle s'en souviendra la famille d'accueil relais de son week end !

    Quand Viviane est venue me chercher ce dimanche-là, elle avait déjà récupéré Tobias dans son autre famille d'accueil relais chez Martine. Je me suis assis dans la voiture sans rien dire à mon frère comme si on ne s'était jamais quitté ou comme s'il n'existait pas. C'est tata qui m'a dit de lui dire bonjour. ET lui qui n'arrêtait pas de raconter à tata son super week end chez Martine et patati et patata alors moi j'ai parlé plus fort pour lui couper la parole et pour lui montrer que moi aussi j'avais fait des choses, même si pendant ce week end j'ai râlé devant tout ce qui m'était proposé. C'était INSUPPORTABLE quand même de savoir que Tobias s'était bien amusé sans moi alors que moi je n'ai su profiter de rien et en plus je n'ai même pas réclamé mon frère une seule fois.

    Mais qu'est-ce que Tobias est en train de faire ? Que reste-t-il de ma devise ? Vous savez: "Je suis tout pour lui il n'est rien sans moi". Lui il s'en fiche il s'accroche à tous ceux qui lui font un sourire, il profite de chaque instant mais au fond, est-ce que moi aussi j'ai tant que ça besoin de lui pour avancer dans ma vie?

    Le mois suivant, j'ai été en relais chez Jeanine car Mégane était en congé et chez Jeanine y à Laurie la petite fille qu'elle accueille, elle a dix ans. On s'est bien entendu tous les deux, c'était cool. Laurie elle est pleine de vie elle a toujours une idée de ce que l'on pourrait faire. Et puis là bas j'ai fait du vélo tout seul en chantant, sans râler, sans me soucier de ce que l'adulte allait en penser, sans me demander ce que Jeanine faisait pendant ce temps-là. J'ai lâché prise comme ils disent au service. Bon j'vous rassure j'ai quand même tenté de critiquer Jeanine et ses DVD trop nuls mais ça a fait un vrai flop, Laurie m'a planté là et Jeanine n'a même pas eu l'air embêtée par mes remarques, j'ai même fini par faire moi-même des propositions d'activité. 

    (Calmement et lentement voix descendante) Bon je l'avoue c'était un bon week end...D'ailleurs j'en ai parlé à tata au retour, je lui ai parlé calmement de ce que j'avais aimé faire et j'ai écouté patiemment aussi Tobias raconter son week end chez Martine. On a passé tous deux, séparément, un bon moment en relais et nous sommes rentrés chez nous, chez tata Viviane. 

    Pour le moment Tobias et moi sommes toujours accueillis ensemble chez Viviane mais nous pouvons dire tous deux maintenant que nous sommes heureux de vivre des moments chacun de notre côté (à l'école, au centre aéré, en relais...) et que cela nous rend la vie plus facile. On a beau être frère, c'est dur d'être tout pour l'autre quand l'autre ne rêve que de prendre de l'indépendance. Un projet de réorientation est en cours pour que nous puissions grandir chacun de notre côté et nous retrouver régulièrement ensemble lors de sorties ou de gouters. Je pense que ça y est, je suis prêt à lâcher mon frère ; ç'est finalement très pesant de le regarder passer de bons moments



    avec d'autres sans jamais trouver sa place. Quant à lâcher prise et m'investir authentiquement dans une relation à l'autre holala, laissez-moi encore du temps, peut être que j'en serai capable un jour... peut-être! ».

    J'aimerais pour finir remercier l'ensemble de mes collègues, assistantes familiales  et éducatrice du Placement Familial, qui, par leurs expériences, m'ont aidé à écrire ce témoignage remarquable des paroles et émotions d'un enfant qui, la plupart du temps, ne verbalise rien.